Fan de blog : de l’émotion à l’addiction (en passant par le ridicule)
dim, 7 septembre 2008
Je crois bien que le comble de la citation, c’est de citer Fabrice Luchini, non ? Fabrice Luchini, le vecteur suprême des phrases d’autrui, l’homme qui cite tellement les autres qu’on tombe des nues lorsqu’on déniche une phrase qui semble bien être de lui… Mais celle-ci vaut qu’on s’y arrête. A la question « qu’est-ce qu’un fan pour vous ? », Fabrice Luchini a en effet répondu :
« Un fan, c’est une pathologie. C’est une perte d’identité personnelle dans une projection. Moi, je le suis de Molière, de La Fontaine, mais je ne suis pas un fan de Céline Dion dans la vie. Je ne peux pas nourrir ma vie en écoutant Mick Jagger toute la journée. Je l’adore. Il est sur mon iPod. J’adore aussi James Brown. Mais je veux être un fan de quelqu’un qui me renvoie à moi et non pas qui me dépossède de moi. Et c’est pour cela qu’il faut être fan de grands écrivains qui, eux, te renvoient à toi. »
Ca me semble assez pertinent, comme réflexion. De fait, le phénomène de la fan attitude me paraît avoir sa place dans certains domaines, mais me surprend énormément dans d’autres.
Les fans de blogs, par exemple, me déconcertent (et NON, je ne parle pas ici de mon blog, c’est bien évident, mes propres fans étant par définition cinglés, donc en phase avec moi).
Que l’on puisse adhérer à un concept, apprécier un état d’esprit ou tout simplement être touché par un post, pourquoi pas ? Que l’on suive un blog avec régularité, en commentant assidûment ou en demeurant un lecteur silencieux, admettons. Mais un blog, ce n’est jamais qu’un blog… Et c’est quand la présence du lecteur se transforme en attente, et que de cette attente naît une implication émotionnelle disproportionnée, cristallisant un manque affectif transposé du réel au virtuel, que le lecteur devient un « fan » : et cela ne veut pas forcément dire qu’il apprécie le blog ou l’auteur ! Ce cas de figure peut très bien s’inscrire dans une situation inverse : un lecteur qui déteste un blog, par exemple, peut être une sorte de « fan« … Mais dans les deux cas, cela met manifestement en lumière une charge affective déplacée, parfois passive, parfois très dynamique : le lecteur veut croire que son implication engage le blog ou l’auteur. La sincérité de l’élan constitue alors une sorte d’autorisation à demander des comptes, à se sentir personnellement visé par des billets, par des commentaires, par le fil conducteur du blog (j’ai du mal à parler de ligne éditoriale quand il s’agit de blog), enfin bref par n’importe quoi.
A ce moment-là, pour peu que l’auteur ait entr’ouvert une porte (et il est alors en partie responsable du laisser-passer utilisé par le fan), le fan se voit tacitement conforté dans une position de partie prenante. Il a son mot à dire. Il émet des jugements. Il considère que… Il estime que… Il est d’accord pour, mais à condition que… Il attend du blog ceci ou cela… Et peut très bien considérer qu’il n’a pas été respecté, ou a été personnellement critiqué ou agressé alors qu’il a lu quelque chose qui ne s’adressait qu’à une collectivité anonyme, comme toute bonne ou mauvaise prestation l’est (musicale, littéraire, et… bloggesque).
Il y a donc, dans le lectorat des blogs, des gens qui aiment, des gens qui détestent, des gens qui s’en foutent, et des fans. Quand le lecteur devient fan (fan in love ou fan in hate), il perd tout crédit et ne suscite plus rien… Sauf un billet sur un blog, peut-être.
Le fan 2.0 n’est pas l’apanage des gros mastodontes de la blogosphère, bien qu’une très forte audience décuple les probabilités d’avoir des fans… Mais il est des blogs au lectorat plus restreint qui ont leurs propres fans. Et je suis sûre qu’un bloggeur faisant ses 10 visites par jour peut très bien se voir gratifié de fans tout aussi perturbés (et peut-être perturbants) que ceux des grosses machines.
Le fan de blog est donc multiple, en de mutliples contrées quantitativement très diversifiées… Et il se décline de multiples façons, certaines agréablement flatteuses, d’autres ridicules. On pourrait donc distinguer les catégories de fans suivantes :
- le « fan fan » : il est toujours ravi, que l’on produise de la merde ou de l’or en barres. Celui-là, c’est un amour de fan. Pas parce qu’il flatte l’ego du bloggeur, mais tout simplement parce qu’il ne représente rien de malsain. Il aime, il le dit, et c’est cool pour tout le monde.
- le « fan house-cleaner » : il relève les fautes d’orthographe, vérifie la syntaxe, et se veut gardien du blog en justifiant sa démarche par la générosité et le fait qu’il adore : il explique donc que bien sûr, le blog est génial, mais qu’avec sa contribution, il sera PARFAIT.
- le « fan family-like » : il est entré dans la danse du blog et ne donne plus son avis, mais dispense des conseils : comment faire tourner la baraque, etc… Enthousiaste et force de proposition, il a tout prévu dans sa tête, et il est très susceptible : repousser ou ignorer ses suggestions, ou inscrire le blog dans une dynamique nouvelle non agréée par le fan family-like expose le bloggeur à de sourdes rancoeurs qui s’exprimeront de diverses façons : appels du pied discrets pour commencer (commentaires, billets sur son blog s’il en a un, mails…), puis interventions mesurées, et enfin accusations et/ou demandes d’explications. Ca peut aller jusqu’au mail d’insultes, mais c’est assez rare bien que très divertissant.
- le « killer fan » : il déteste le blog. Il déteste l’auteur. Il trouve que tout est à chier : le concept, le comportement du bloggeur, ce qu’il écrit, ses principes de fonctionnement, son état d’esprit… Mais il ne peut s’empêcher de revenir. Le killer fan est constamment dans l’extrapolation : il pense savoir à quoi ressemble la vie (de merde, forcément) du bloggeur et ce qu’il éprouve. Il peut tout aussi bien être lecteur silencieux que commentateur hargneux, auquel cas il attend au tournant chaque billet du bloggeur. Le pire qui puisse arriver au killer fan est d’apprécier malgré lui un billet de son bloggeur détesté, ou de rire à une de ses vannes. A noter qu’à l’instar du « fan fan », le killer fan est en général assez apprécié du bloggeur pour les même raisons que le premier : rien de malsain dans son attitude… Il déteste, il le dit, ça le défoule. Si on peut faire plaisir…
- le « fan bodyguard » : il montera au créneau dans les commentaires dès qu’un lecteur postera un truc désagréable ou dénigrant le blog. C’est gentil. Et ça peut plomber toute l’interactivité potentielle d’un billet.
- le « fan broken-heart » : il aime le blog, il aime l’auteur, mais il ne comprend pas qu’on le traite comme ça. Comme quoi ? Aucune idée. Mais à un moment, le bloggeur l’a blessé, a piétiné ses sentiments, déçu ses attentes ou trahi la valeur de sa participation au blog, participation entièrement volontaire, bénévole et qui fut probablement, en son temps, chaleureusement remerciée par diverses attentions amicales. Mais qu’importe, le bloggeur n’est pas quitte. Il ne le sait pas, mais il est redevable au fan broken-heart et se doit, à ce titre, de le traiter avec égards. A noter que le désarroi et l’incompréhension peuvent très vite se muer en agressivité.
- le « fan no-life » : sa vie, c’est sur le blog qu’elle se déroule, enfin c’est à croire que… A 9h du matin ou à 23h58, on le trouve sur le blog, en train de commenter. Il est là, tout le temps, expressif, communicatif, infatigable. Décourageant. Pour le bloggeur et pour les autres commentateurs.
- le « performer fan » : véritable bête de scène, il anime le blog à lui tout seul. Au cas où le bloggeur aurait nourri l’insupportable prétention de vouloir gérer ses commentaires (rebondir, y répondre, bref participer un peu à l’interactivité de son propre blog), qu’il abandonne l’idée : le performer fan ne lui en laissera pas vraiment l’occasion. Il postera 12 commentaires à la file, souvent très drôles, et répondra du tac au tac à tout audacieux qui se serait aventuré à poster un commentaire dans l’intervalle. Le performer fan est extrêmement entraînant, c’est un peu le Monsieur Loyal du blog. Il est donc à fois :
- portier : il salue très poliment les nouveaux arrivants comme s’il était chez lui
- GO : il organise des feux de camps sur le blog, des jeux, des distractions, répartit les bungalows
- Léon Zitrone : il peut se lancer dans une suite ahurissante de commentaires fleuves sur une situation, sur un autre commentaire, sur une vanne, tout ça en s’amusant beaucoup et en amusant la galerie
- et enfin fossoyeur : car tout le monde l’apprécie, jusqu’au jour où il en fait trop et décourage l’interactivité, à la fois chez le bloggeur et les commentateurs potentiels. Gentiment ramené à des dispositions plus mesurées, il est hélas lancé en orbite et ne s’arrêtera qu’une fois vexé jusqu’au trou du cul, moment à compter duquel il entamera une grève hargneuse ou silencieuse, relayée peut-être sur son propre blog. A noter que le performer fan n’est jamais malveillant au départ et que le bloggeur est co-responsable puisqu’aveuglé par cette épuisante jovialité, il a laissé faire. Il devra donc assumer d’oser dire « bordel, mais c’est mon blog ici ! » et se farcir les véhémentes protestations/accusations du performer fan lorsqu’il sera parvenu à le neutraliser. Dérive probable : mutation du performer fan en killer fan.
- le « fan copycat » : son énergie débordante n’a d’égale que son manque de créativité. Il a un blog, et son blog est un concentré de ce qu’il aime sur les autres blogs : concepts « inspirés de », « trouvés sur », « en hommage à », mais toujours dans la bonne humeur. On aurait tort d’accuser le fan copycat de plagiat, son coeur est pur et ses bonnes intentions avérées. Il se contente de massacrer à sa sauce de bonnes idées qui ne sont bonnes que sous la plume de leur auteur, mais ça, le fan copycat ne l’a pas intégré et le bloggeur originel fermera sa gueule (ne veut pas passer pour un jaloux alors qu’il est juste navré, et qu’il adorerait être copié mais avec talent, c’est plus marrant). Du coup, le résultat obtenu n’a même pas la valeur d’une bonne parodie ou d’une caricature amusante.
Le petit plus : le cumul des mandats est tout à fait courant et un fan broken-heart peut tout à fait se compiler avec un fan family-like, assaisonné d’une petite pointe de bodyguard et saupoudré d’une pincée de copycat, sur un fond de performer fan en herbe avec un potentiel de killer…
Au final, le lecteur est un être humain, avec qui on peut communiquer, par-delà l’écran et le clavier. Alors que le fan (peut-être un ancien lecteur ?) n’est plus qu’une entité désincarnée, provoquant la perplexité d’abord, et l’indifférence ensuite. Il n’empêche… Fan de blog, ça me dépasse.
Bloggeurs et bloggeuses confrontés au phénomène des fans, que vous teniez des gros blogs à pognon ou des gros blogs pauvres, que votre audience soit de 10 lecteurs quotidiens ou de 10000, peu importe : je salue votre pragmatisme, votre enthousiasme et votre persévérance, pour vos lecteurs… et pour vos fans. Ou en dépit d’eux.








7 septembre 2008 à 13 h 23 min
C’est très bien vu, hi hi.
Pour moi ils sont tous sympathiques… sauf le “fan copycat”, celui-là j’ai envie de le baffer, lol.
7 septembre 2008 à 13 h 40 min
Morte de rire !
Je te rejoins tout à fait !
Merci de ton commentaire et bienvenue !
7 septembre 2008 à 16 h 37 min
très beau billet la peste…(voilà lèchage de cul pour toi, prends c’est cadeau
et ensuite je donne mon avis….)
je continue toutefois à réfléchir sur certains aspects plus généraux concernant la communication écrite qui , elle n’est pas apparue avec le web
7 septembre 2008 à 17 h 39 min
Merci, Homéo, pour ton commentaire. Et tu as entièrement raison de soulever les problèmes et questionnements relatifs à la communication écrite (retour de léchage de cul, entre potes c’est normal). Non, sérieusement.
7 septembre 2008 à 20 h 11 min
Je suis tous ou aucun…
7 septembre 2008 à 20 h 19 min
@Plume : tu es une adorable lectrice, avant tout !!!!
8 septembre 2008 à 10 h 28 min
Je sais pas quelle fan je suis (parce que j’en suis une c’est sûr) (en même temps qui ne l’est pas quelque part hein hein HEIN ? Bref.), mais j’crois bien que j’cumule tout ces cas sur mon blog.. C’est grave docteur ? (c’est d’ma faute ? J’envoie des ondes fan-esques ?)
Superbe article en tout cas, comme pas mal ici (et j’dis ça sans baver, JURE !)
8 septembre 2008 à 10 h 45 min
Je n’ai aucun commentaire à faire sur ce billet.
Ceci n’est pas un commentaire.
8 septembre 2008 à 12 h 12 min
@Mon canard : et ceci n’est pas une pipe non plus, je suppose ?
Et merci en tous cas ! Allez, je me confesse, je suis kiler fan de certains blogs. Mais chuuut !
@Pam : non, en fait, ce n’est pas grave du tout. Ta staritude absolue est sans aucun doute ce qui génère l’assaut de tes fans…
8 septembre 2008 à 14 h 14 min
Moi je deteste le fan house cleaner..
Sinon, je suis fan tout court de ton blog!:)
8 septembre 2008 à 19 h 08 min
Moi je suis un fan silencieux, cela fait quelque mois que j’ai découvert tes écritures sur GBS en suivant un lien sur Sexactu de Maïa, et depuis je suis fidèlement revenu pour m’amuser de ces écrits tantôt sérieux, tantôt délirant, tantôt instructif. Je passe toujours un bon moment lors de la lecture d’un nouvel article, et je ne me lasse pas de relire d’autres plus anciens.
Bon je retourne dans l’ombre, je ne suis pas dans la catégorie commentateur fervent, mais bon quand on aime, il faut bien le dire un jour.
8 septembre 2008 à 19 h 23 min
Eh bien Pasquall, sache que je suis vraiment très touchée que tu sois sorti de l’ombre pour poster ce commentaire. Etre ou ne pas être un commentateur fervent, peu importe… Ce que tu dis me va droit au coeur. Un grand merci à toi !
10 septembre 2008 à 8 h 08 min
Franchement, moi je suis pas fan dans l’âme. D’autant que j’ai moi même des milliers… des centaines… quelques fans sur mon blog.
La fan attitude, c’est franchement ridicule, on peut aimer un blog sans aller jusqu’à dresser un autel à son auteur !!
Bref… j’peux avoir un autographe La Peste ????
10 septembre 2008 à 8 h 37 min
j’aime beaucoup ta trouvaille sur « Léon Zitrone » ! mdr !!
26 novembre 2008 à 19 h 44 min
perdso j’apprécie beaucoup de blog mais je ne suis pas fan et je rejoins fabrice lucchini sur sa phrase
26 juin 2009 à 9 h 17 min
Tu peux donner l’adresse de ton fan club ? je voudrais adhérer…
26 juin 2009 à 9 h 26 min
@Macaron : oh mais avec plaisir ! Mais en fait j’ai 3 fan-clubs : les gens qui me vénèrent, les gens qui me haïssent, et les gens qui s’en branlent. Mention spéciale et big respect à ceux qui me haïssent et qui ont du temps à perdre pour ça. Love sur vos faces mes chéris !
(Copyright Sonia pour l’expression)
28 juin 2009 à 10 h 34 min
Moi je te vénère, et quand je suis vénère, je viens chez toi, ça me calme !